Crises et populations oubliées : responsabilités

Crises oubliées : par qui ? Comment ? Pourquoi ?

L’oubli…
L’oubli d’une personne, l’oubli d’un groupe, l’oubli d’une population, d’un pays, d’une maladie, d’une crise. L’oubli de la part de votre voisine, de vous-même, du grand public, de la société, des politiques, des médias. De qui en fait ?
Telle est la réelle question que se pose et que vous pose aujourd’hui Médecins du Monde :
L’oubli, c’est quoi ?

La plupart des acteurs de la solidarité internationale luttent aujourd’hui contre l’oubli. Mais cette lutte reste vaine si l’on ne peut déterminer : qui oublie qui ? Il faut comprendre ce que l’on entend par crises et populations oubliées.

D’où vient l’oubli ?

Quand la question de l’oubli des populations est posée, les têtes se tournent souvent vers les médias. Pourtant, à partir du moment où une population survit grâce à la présence d’humanitaires, c’est qu’elle a déjà été oubliée. Oubliée par les politiques, par la société, par son environnement.
Il y a l’oubli géopolitique : certaines populations vivent dans des Etats déchirés par de fortes tensions où la communauté internationale n’intervient pas. C’est le cas de la Tchétchénie, où, en raison de l’implication directe de la Russie, superpuissance membre du conseil de sécurité, la population est sacrifiée au nom de la politique.
Il y a l’oubli de type médical : les populations les plus pauvres n’ont souvent pas accès aux soins les plus primaires. Des milliers de personnes meurent chaque jour de pathologies communes parce qu’elles sont privées d’accès aux soins.
Et il y a encore l’oubli lié à l’exclusion sociale qui conduit les plus marginaux à être ignorés de tous. En France, les SDF, les Roms, les migrants ou encore les toxicomanes vivent dans une extrême précarité que, souvent, on préfère oublier.

Ainsi la notion de population oubliée abordée sous l’angle médiatisation et de son impact sur le grand public est nécessairement restrictive.

L’oubli médiatique en question

Alors pourquoi les médias sont-ils les seuls à recevoir l’opprobre des autres groupes ? Sans doute parce qu’ils sont considérés dans nos pays comme le pivot central de l’information. Et on considère souvent qu’une crise est oubliée parce qu’elle n’est pas relatée dans les médias.
Pourtant, il est rare que la Une d’un journal mette fin aux souffrances. En effet, l’action humanitaire dépend d’abord des bailleurs de fonds institutionnels. Ce sont eux qui apportent les soutiens financiers nécessaires à la mise en œuvre des missions et qui souvent arbitrent les choix opérationnels des organisations internationales. Or cet arbitrage peut parfois être sujet à caution : parfois la mobilisation financière ne répond pas exclusivement à l’ampleur des besoins humanitaires et qu’elle a été parfois clairement manipulée à des fins politiques.

Et c’est en cela que le rôle et la responsabilité des médias sont bien réels et déterminants, en ce sens que l’interpellation médiatique des acteurs institutionnels reste primordiale car elle peut avoir un effet de lobbying efficace et parfois les contraindre à agir.

Mais cette média-dépendance supposée pose dès lors la question de la relation entre médias et humanitaire et de la responsabilité de chacun dans l’oubli des crises.

L’interdépendance médias-humanitaire

Les ONG ont besoin des médias pour vivre. Mais cette obsession de la visibilité médiatique soulève le problème de l’intégrité. Les humanitaires ont trop souvent tendance à instrumentaliser les médias pour ne pas devenir une organisation « oubliée » par les donateurs. Or ils se doivent de fournir une information juste et non biaisée, d’adopter eux-mêmes une démarche plus engagée et moins opportuniste afin de restaurer un rapport de confiance avec les médias.
De leur côté, les journalistes sont tiraillés entre l’évènement et la course à l’audience. Une information sera diffusée si elle est considérée comme « chaude » et qu’elle fédère le plus grand nombre. N’y a-t-il pas de leur part un véritable travail d’introspection à initier ?

Politiques, institutionnels, médias, humanitaires, citoyens… Nous avons tous un rôle à jouer dans la lutte contre l’oubli. Mais quelle est la responsabilité de chacun ? Les politiques jettent la pierre aux humanitaires qui jettent la pierre aux médias qui jettent la pierre au public : « on ne peux pas diffuser cela, ça n’intéressera personne ».

C’est parce qu’il s’agit là d’une problématique universelle et essentielle que Médecins du monde souhaite interroger les professionnels de ces secteurs tout autant que l’opinion publique sur :

  • la responsabilité de chacun dans l’oubli des crises les plus sensibles ?
  • le compagnonnage entre les médias et l’humanitaire ?
  • les solutions pour sortir ces populations de l’oubli ?

Pour que l’oubli ne devienne pas une amnésie délibérée et afin que tous nous engagions à défendre ceux que le monde oublie peu à peu