L’image a une violence que n’atteint qu’exceptionnellement l’écrit. La photographie n’est pas un langage. Elle ne peut ni expliquer, ni justifier, elle ne nous dit pas où sont les bons et où sont les méchants. Elle s’adresse directement à l’affectif. Elle ne peut que susciter l’émotion brute. Et c’est sans doute cette limitation qui fait sa force, là où le verbe permet de garder suffisamment l’horreur à distance pour arriver à tolérer, accepter les pires situations, l’image parce qu’elle suscite une émotion brute, peut-être à l’origine de la prise de conscience humanitaire.
L’image d’un évènement devient alors l’image de quelqu’un que l’on ne peut plus oublier.
Et c’est d’ailleurs pour cela que pour le bourreau, l’absence d’images sur un conflit est le moyen le plus simple pour massacrer en toute quiétude. La Tchétchénie et le Darfour en sont de remarquables exemples. Loin des yeux, loin du coeur.
Lorsque le black-out ou l’élimination physique des photos reporters sont impossibles politiquement, l’autre solution c’est le contrôle des images pour maintenir l’émotion et donc les humanitaires, à distance. Les célèbres “embedded” journalistes au sein de l’armée américaine en sont le meilleur exemple. On emmène les journalistes sur les lieux où l’on souhaite que les photos soient réalisées. La méthode est moins efficace que la censure totale car parfois les photographes font preuve de mauvais esprit, mais si par accident ils réalisent des images qui déplaisent, on peut toujours leur enlever leur accréditation. Et c’est ainsi que l’on a découvert des guerres sans morts et des bombardements sans victimes. Les chiffres des victimes peuvent croître tous les jours, ce ne sont que des chiffres, une abstraction là où la vue d’un seul enfant peut susciter la mobilisation dans une cause humanitaire (et/ou politique) pour faire cesser l’insupportable.
Au besoin pour stimuler leur créativité, on met en scène les images à leur attention. J’ai particulièrement apprécié la célèbre destruction de la statue de Saddam Hussein à Bagdahd que l’on pourrait comparer aux panneaux indiquant au passant à Disneyland Paris le lieu d’où il faut faire une photo exceptionnelle du parc d’amusement. L’intérêt est double: on utilise les journalistes pour faire passer son message, et c’est autant d’espace occupé dans les medias qui ne risque pas d’être pollué par un discours contraire à ses intérêts.
L’image dérange le bourreau en transformant un ennemi supposé abject et odieux en un individu qui suscite notre compassion. La victime cesse d’être une abstraction pour devenir un être humain auquel nous pouvons nous identifier et que nous ne pouvons plus oublier.
Mais il n’y a pas que le bourreau qui est en cause. Notre compassion est sélective. Si les images vont à l’encontre de nos opinions politiques, il y aura toujours trop d’images de l’autre camp et pas assez de celui auquel nous nous identifions. Si la pauvreté ou la souffrance est trop proche, notre mauvaise conscience trop grande, l’image peut devenir dérangeante un peu comme les tentes de médecins du monde destinées à abriter des SDF parisiens. Nous ne voulons alors pas les regarder. Enfin, parfois l’image n’arrive pas à briser l’indifférence suscitée par une population perçue comme trop lointaine comme les victimes africaines du sida, ou comme trop proche comme les SDF parisiens. Mais alors peut-être aussi que c’est le photographe qui est en cause… Certaines photographies réduisent les personnes photographiées à des archétypes. Le sujet devient un prétexte pour des “clichés” qui n’ont rien à voir avec les individus photographiés. C’est au photographe de trouver les images qui nous obligeront à les regarder.