Avis des professionnels des médias

Libération : “le suivi de ces crises est fondemental”

Posté dans la catégorie Avis des professionnels des médias le 14 août 2006

 

Libération : ” Le suivi de ces crises est fondamental “

Notre conviction, c’est de couvrir toutes les crises humanitaires, sans exception. Ne pas tomber dans le ” mort kilométrique “, qui est une expression monstrueuse. L’accident d’autocar sur l’autoroute du Sud plutôt qu’un tremblement de terre à Java. Une fois ce principe posé, un journal comme le nôtre est confronté à la réalité des choses. Les journaux sont aussi des entreprises commerciales.
Envoyer quelqu’un a un coût, surtout en urgence. Transports, logement. Pour Java, nous avons envoyé notre correspondant à Bangkok en nous groupant à plusieurs journaux et radios. Souvent, aussi, il y a un problème d’accès et de danger pour nos envoyés spéciaux. Certaines zones sont totalement interdites, d’autres très dangereuses comme l’Irak ou l’Afghanistan.
Si la question est simple pour une situation d’extrême urgence (tremblement de terre, par exemple), elle devient compliquée pour une crise de longue durée, sans début ni fin (famine). La question est de savoir quand y aller. L’alerte vient le plus souvent des ONG occidentales sur place, rarement des gouvernements locaux, encore moins occidentaux. On l’a vu avec le Niger l’an dernier. Alerte des ONG, de la BBC sur place puis de l’ensemble de la presse. Arrivés sur les lieux, nous nous apercevons que la crise humanitaire est aussi politique, commerciale. Il y a une situation d’urgence mais déverser des paquets de nourriture gratuitement ne répond pas forcément à la situation.
Les ONG lancent l’alerte, à nous d’expliquer, de décrypter. Il est important de maintenir le rapport de confiance entre les ONG et la presse. Qu’elles ne se servent pas d’elle uniquement comme tam-tam médiatique pour mobiliser les donateurs. Il est anormal que le niveau des dons soit proportionnel à une forte médiatisation plutôt qu’à la gravité de la crise. Le débat sur le tsunami et la position de MSF – qui a refusé les dons à un certain moment – a été très important pour un journal comme le nôtre. Aurions-nous fait autant sur le tsunami si les victimes avaient été seulement thaïlandaises et indonésiennes ? Je pense que cette catastrophe naturelle a permis aussi de montrer quelles étaient les conditions de vie des populations locales, pour une fois victimes au même titre que les occidentaux en vacances.
Le suivi de ces crises est fondamental. Nous sommes retournés au Niger, au Sri Lanka, etc. Il est important de vérifier si l’aide arrive toujours, de mesurer l’attitude des autorités locales, de découvrir si l’argent est détourné.
C’est aussi au lecteur de jouer. Quand Libé met Michaël Jackson en couverture, nous vendons plus que lorsque nous choisissons la Somalie. A qui la faute ? A nous qui expliquons mal la crise ou au lecteur ? Selon moi, il faut s’intéresser aux deux sujets. Il faut être pragmatique sans jamais renoncer à nos valeurs journalistiques.

François Sergent, responsable du Service Monde à Libération

Jean-François Leroy: “Publiez du photojournalisme!”

Posté dans la catégorie Avis des professionnels des médias le 14 août 2006

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Je suis atterré de voir le mode de hiérarchie de l’information en 2006. Quand j’avais 10 ans, mon père lisait Le Figaro car il s’intéressait à la politique française, Le Monde pour la politique internationale, Les Echos pour l’économie… Ne s’intéressant pas au sport, il ne lisait donc pas L’Equipe. Je vais avoir 50 ans et aujourd’hui, je peux lire Libération, Le Monde, Le Figaro, Le Parisien, Ouest France, Sud-Ouest, Marseille Matin. Partout, la première page, c’est Zidane et l’équipe des Bleus. C’est ce manque de hiérarchie de l’information, ce nivellement par le bas et par le rien du tout, ce non-engagement de la presse qui est à la base de tout mon combat.
Il n’y a plus de journalistes. Aujourd’hui, on veut séduire des annonceurs, des financiers, des publicitaires, des lecteurs. Il ne faut surtout pas choquer le lecteur. Celui-ci vit dans un monde tellement difficile qu’il faut lui donner du bonheur ! Donc, on lui donne Loana, la télé-réalité, l’Ile de la tentation, la Star Ac’. Du coup, on dit :” Il ne veut pas voir la Tchétchénie, il ne veut plus voir la Somalie, il n’est plus intéressé par l’Algérie “. Sauf que, et là est le paradoxe, je vois à Perpignan des familles entières défilant devant des photos que les responsables de magazines nous disent ne pas publier puisque plus personne ne veut les voir. Pourquoi le public vient-il voir à Perpignan des photos extrêmement dures ? Dans mes éditos, chaque année, je répète aux responsables de journaux :” Arrêtez de dire que vous aimez le photojournalisme. Achetez-le, publiez-le !”
C’est effrayant de penser qu’il y a des ONG comme Médecins du Monde qui sont les initiateurs de grands sujets humanitaires. Je trouve cela navrant que les ONG aient dû se substituer à la presse. Il y a vingt ans, Médecins du Monde utilisait les photos de Salgado produites par Paris Match. Aujourd’hui, ce sont les ONG qui initient des reportages. C’est une évolution contre laquelle nous devons lutter, même s’il faut remercier les ONG de permettre à ces reportages d’exister. En même temps, nous ne pouvons que déplorer que ces sujets ne soient plus commandés par les grands magazines comme Paris Match, Stern, Times…
Dans quel monde vit-on ? Depuis dix-huit ans, 80 % des photos exposées à Perpignan n’ont pas été publiées dans la presse ! Cela fait dix-huit ans que je me bats, et ce n’est pas facile. Mais je continue parce que j’y crois.

Jean-François Leroy, directeur général du festival Visa pour l’Image-Perpignan

La Croix : “Médias et humanitaires ont besoins les uns des autres”

Posté dans la catégorie Avis des professionnels des médias le 14 août 2006

Lorsque nous nous interrogeons sur le rôle des médias, leur puissance se mesure de deux manières paradoxales : soit ils mettent en lumière un événement (parfois de façon exagérée), soit ils l’ignorent et le laissent dans l’ombre ! Notre responsabilité est souvent mise en évidence sur la première partie du théorème, rarement sur la seconde. Pourtant, cette responsabilité est engagée quand nous laissons s’installer des zones grises ou noires de l’actualité.
Toutefois, nous ne pouvons pas parler des médias d’une manière uniforme. Tous n’ont pas les mêmes moyens, les mêmes lignes éditoriales, les mêmes contrats de lecture. Les médias ne sont pas coupables de la même façon ! A La Croix, nous essayons d’être présents sur des thèmes et des lieux qui peuvent être oubliés par les autres, notamment en y envoyant des reporters, et pas seulement au moment des crises, car il est important, aussi, de montrer ce qui avance, ce qui bouge positivement. Etant donné la relative modestie de nos forces, proportionnellement nous consacrons à ces populations menacées d’oubli des moyens importants.
Il est parfois difficile de bien discerner les lieux dignes d’intérêt d’un point de vue journalistique. Comment être bien informé sur les situations qui valent d’être mises en lumière, que ce soit en France ou à l’étranger ? Nous avons besoin des ONG comme vigies, pour nous alerter quand les crises s’aggravent. Le risque, c’est celui de l’emballement des médias à un moment donné, du manque d’originalité, d’imagination. Quand l’un démarre quelque part, les confrères suivent. Nous l’avons vu au moment du tsunami. Il y avait là une conjonction de faits ” favorables “. C’étaient les fêtes de fin d’année, des occidentaux étaient concernés, il s’agissait de pays susceptibles, pour certains médias, d’intéresser plus facilement les lecteurs. Plus facilement que pour un tremblement de terre au Pakistan, par exemple. Il y a des comportements, des choix dont nous ne devons être ni satisfaits ni fiers, mais je pense que les ONG ont les mêmes travers que nous. Comme elles doivent récolter des fonds et montrer ce qu’elles font, il est permis de penser qu’il y a surenchère sur certains lieux de crise. Médias et humanitaires ont besoin les uns des autres.
A La Croix, nous nous efforçons d’aller vers toutes les populations. Mais à l’heure du bilan, nous trouvons toujours que nous sommes en deçà de ce que nous devrions faire et qu’il y a des situations graves qui nous ont échappé ou sur lesquelles nous avons réagi trop tard. Nous aurions dû être là, pour dire, pour montrer, pour expliquer. C’est notre responsabilité de média.

La Croix

L’Humanité : “Il faut résister à cette hiérarchie qui s’impose à nous”

Posté dans la catégorie Avis des professionnels des médias le 14 août 2006

Je crois que le phénomène inégalitaire de surexposition de certaines crises n’est pas seulement médiatique. C‘est probablement le mélange d’une instrumentalisation politique internationale de ces crises et de telle ou telle autre crise plus forte que d’autres, instrumentalisation menée par les grandes puissances internationales et les intervenants politiques.
Il existe en outre une inégalité de moyens très grande entre ce que coûte un reportage sur le terrain et l’immédiateté avec laquelle un événement occupe le devant de la scène. Nous constatons très souvent, et ce n’est pas vrai que pour les crises humanitaires, que des faits sont hyper médiatisés grâce à la puissance de l’image et à la diffusion de l’information à l’échelle planétaire avant même que la plupart des médias ne soient réellement sur les lieux. Pour prendre l’exemple de l’Irak, on parle tous les jours de ce pays alors que l’on sait fort bien qu’aucun journaliste ne se trouve vraiment sur place, et qu’il y a donc décalage complet entre notre maîtrise de l’information et la place que prend cette information. C’est un vrai problème. Nous sommes portés à traiter une actualité dont le public est demandeur puisqu’il la voit à la télévision, qu’il en entend parler… mais pour laquelle nous avons, proportionnellement, moins de moyens disponibles. A chaque fois qu’il s’agit de zones ” troublées “, il est difficile pour les médias d’être présents, surtout ceux qui veulent ” faire du terrain ” et pas seulement de l’image sans enquête approfondie. Nous sommes pris dans cette contradiction : l’actualité s’impose avant que nous soyons sur place, donc nous devons lutter en permanence, résister tout en décryptant ces événements que les lecteurs – déjà informés de leur survenue – sont impatients de voir traités dans notre journal. En même temps, il faut résister à cette hiérarchie de l’information qui cherche à s’imposer à nous.
A L’Humanité, nous sommes victimes de la faiblesse de nos moyens. Nous avons très peu de journalistes à l’étranger, nous nous déplaçons d’un conflit à l’autre. Nous sommes conduits à des décisions extrêmement subjectives, sélectives. Nous tentons, sur la durée, de faire des choix qui soient emblématiques de situations plus générales. Nous sommes à la recherche d’un équilibre tout en étant assez présents, probablement plus qu’il ne le faudrait, sur les catastrophes les plus médiatisées, mais sans pour autant se laisser emporter par ça.

Pierre Laurent, directeur de la rédaction de L’Humanité

Afrique Magazine : “Si l’on arrive à réfléchir à une situation, alors on peut intéresser les gens”

Posté dans la catégorie Avis des professionnels des médias le 14 août 2006

Ne pas donner toutes les explications au déclenchement d’une crise humanitaire rend l’émotion impossible. Certaines crises humanitaires, d’origines souvent complexes parce que liées à des situations économiques ou politiques difficiles et compliquées, sont parfois impossibles à comprendre. Comment expliquer aux lecteurs pourquoi quatre tribus du Darfour se battent depuis trois ans et que ce n’est pas irrationnel, que ce conflit correspond à des enjeux locaux très précis, de terrains… et que ces peuples sont en outre instrumentalisés par d’autres puissances ? Les razzias des janjawids sont aussi motivées par des objectifs de puissance au niveau local. Très souvent, les lecteurs sont dans l’incompréhension. Pour eux, ce sont des blacks qui se mettent sur la gueule ».
Je pense que pour ce qui relève de la sphère « guerres politiques, catastrophes économique et sociale “, le premier job des journalistes est d’expliquer ce qui se passe. C’est en agissant ainsi que nous pouvons faire en sorte que l’opinion publique s’intéresse à une situation. Il ne s’agit pas de lui soumettre une situation brute du style : «Oh ! Comme c’est triste. Oh ! Comme ce n’est pas bien, tous ces gens qui se massacrent. » Non, ces exactions n’arrivent pas par hasard. Les enjeux sont nombreux et provoquent une crise humanitaire d’ampleur parce que c’est la guerre.
Si je sortais une couverture sur le Darfour, je crois que ce serait un échec total, ce serait calamiteux. Les lecteurs sont plus intéressés par Angelina Jolie qui accouche en Namibie. Je pense que ça demande un peu de militantisme et de courage de la part des rédactions qui peuvent relayer les prises de position ou les actions courageuses d’acteurs de la société civile ou de militants des milieux associatifs.
Nous, à Afrique Magazine, dans le cadre des crises humanitaires, nous avons affaire à un lectorat déjà très sensibilisé. Entre le Parisien bobo du 6e arrondissement et le gars qui vit à Dakar, il y a une vraie différence de perspectives. Cette divergence, c’est qu’à Dakar ils sont un peu saturés. Criminalité, pauvreté et violence sont omniprésentes dans leur vie quotidienne. Alors, leur dire : «Vous savez, au Darfour, il se passe ceci…»
Toutes ces crises ne doivent pas apparaître comme irrationnelles, du style : « C’est normal, c’est le sous-développement, les dingos entre eux ». Il faut absolument sortir de ce cercle-là, sinon aucune réflexion n’est possible. Et si l’on arrive à réfléchir sur une situation, alors on peut intéresser les gens.

Zyad Liman, directeur général d’Afrique Magazine