Avis des humanitaires

Patrick Hirtz : “Nous avons besoin les uns des autres pour raconter le monde…”

Posté dans la catégorie Actualité, Avis des humanitaires le 15 août 2006

 

Patrick HirtzLes humanitaires ont toujours été fascinés par les médias, ayant rapidement compris que, sans eux, il n’y avait pas d’action humanitaire qui vaille. Les premiers ont donc besoin des seconds, pour le meilleur et pour le pire.
Le meilleur, au-delà de leur présence sur le terrain, ce sont les témoignages que ces humanitaires rapportent et les alertes qu’ils formulent pour déclencher une prise de conscience du public et la réaction des responsables politiques. Le pire, c’est lorsqu’ils se placent dans une logique marchande, qu’ils ont besoin de se montrer, de se raconter pour récolter des fonds et qu’ils donnent dans la surenchère sur certains lieux de crise.
Si les humanitaires ont besoin des médias, l’inverse se vérifie aussi aujourd’hui, tant il est vrai que les moyens de ces derniers, en particulier dans la presse écrite, s’amenuisent de façon inquiétante depuis quelque temps. Les humanitaires, par une présence qui s’inscrit dans la durée sur les terrains où couvent les crises, sont en effet une source d’informations précieuse. Ils ont par ailleurs appris avec le temps, et parce qu’ils étaient souvent les seuls témoins, à faire le travail de mise en forme, de classement, de décryptage et d’analyse des informations recueillies, devoir assumé jusqu’alors par les journalistes.
Médias et humanitaires ont donc besoin les uns des autres pour mener à bien l’une de leurs missions qui est d’informer leurs semblables des réalités du monde, en particulier lorsque celles-ci sont mises de côté par des instances politiques dont le seul souci est de préserver leurs intérêts.  
Plus que jamais, il convient aujourd’hui que médias et humanitaires réaffirment  leur rôle de contre-pouvoir mobilisateur d’opinion publique. Cela suppose bien entendu un minimum d’engagement militant et de courage de la part des rédactions.
Il ne doit pas s’agir pour les humanitaires, bien que la tentation existe, de se substituer aux journalistes mais de redéfinir avec eux un contrat de confiance, d’apprendre à travailler ensemble différemment afin de mettre en œuvre une nouvelle manière d’informer et de nouveaux outils pour y parvenir.
Le 18e Festival Visa pour l’Image-Perpignan nous semble être l’occasion d’en débattre et d’échanger.

Patrick Hirtz, responsable des programmes Afrique à Médecins du monde

Jean-Christophe Rufin : “Les médias ne font pas l’actualité, ils la suivent”

Posté dans la catégorie Avis des humanitaires le 14 août 2006

Lorsqu’il y a vraiment crise humanitaire, la couverture médiatique existe. Plus ou moins importante, elle n’est jamais totalement absente. En revanche, il existe un assez grand nombre de zones qui vont mal mais pas suffisamment pour être couvertes par les médias. Elles se situent en dessous du seuil qui fait ” l’actu “.
Toutefois, il ne faut pas donner aux médias plus d’importance qu’ils n’en ont. Ce ne sont pas eux qui font l’actualité : ils la suivent. On peut leur demander sans doute plus de réactivité, plus d’attention.
Mais, c’est aussi à nous, les ONG, de savoir les alerter. Nous devons ” mettre en scène ” (ou au moins en perspective) les crises humanitaires de façon à attirer leur attention. Pour cela, il faut que notre parole reste un poids. Nous devons judicieusement choisir nos interventions. Le seuil d’alerte, c’est quand l’action n’est pas suffisante alors qu’elle pourrait être décisive. Par exemple, si un très gros problème est constaté sur le terrain et que, pourtant, les donateurs ne bougent pas, il faut alerter. Nous l’avons fait ces dernières années pour la Mongolie.
Mais il faut doser notre parole. Trop informer peut diminuer notre liberté d’action sur place. Coller à un pays l’image d’une crise humanitaire peut aussi parfois handicaper son économie. Mon analyse sur l’Ethiopie, actuellement, c’est de ne pas trop intervenir publiquement car il n’y a pas évidence de famine. En revanche, au Népal, oui, il faut parler très fort.
Aujourd’hui, la mondialisation est paradoxalement limitée. Elle ne concerne que les pays qui en font partie. Beaucoup de pays du tiers-monde sont ainsi dépecés, alors qu’ils possèdent une zone utile – pétrolière ou autre – bien intégrée dans les échanges mondialisés, et un ” hinterland ” abandonné à la guerre et… aux humanitaires. Une grande partie de l’humanité a décroché de tout : de l’économie, de l’information, de la solidarité. Ce n’est même plus le tiers-monde de jadis, c’est ce que j’ai appelé des ” non-zones “.
Paradoxalement, cette partie de l’humanité ne réapparaît dans l’information que par le drame ou le terrorisme. Au moment où les gens meurent vraiment de faim, ou lorsqu’ils se noient en voulant traverser la Méditerranée. Ces ” non-zones ” retrouvent alors une existence médiatique (éphémère). C’est ainsi que l’humanitaire reste le dernier témoin des exclus de la mondialisation.
Parmi ces zones exclues de l’actualité et pourtant hautement préoccupantes, les mégalopoles du tiers-monde constituent une des réalités les plus nouvelles et les plus singulières de ces dernières années. La part de l’humanité ayant le plus augmenté en quarante ans occupe les grandes banlieues de ces agglomérations. Ce qu’Oscar Lewis appelait ” la culture de la pauvreté “. Ces personnes n’appartiennent ni au prolétariat, ni au paysannat. Ce ne sont pas non plus des réfugiés, mais ils forment une espèce d’énorme conglomérat, creuset de tous les drames, de toutes les violences, de tous les extrémistes. Ce sont eux les vrais oubliés…

Jean-Christophe Rufin, ancien président d’Action contre la faim.

Rony Brauman, ancien président de MSF : “Une place insuffisante accordée à la marche du monde”

Posté dans la catégorie Avis des humanitaires le 27 juillet 2006

 

Je suis frustré de voir l’information internationale diminuer, pas nécessairement en qualité car il y a d’excellents journalistes, mais en volume. En revanche, je ne partage pas ce sentiment de déploration en vogue dans les milieux humanitaires, où l’on parle de ” sous-traitement des crises humanitaires “. Entre autres parce que cette formule ” crise humanitaire ” ne veut rien dire. Que peut-elle nous indiquer à propos de ce qui se passe en ce moment en Indonésie, au Zimbabwe ou en Chine ? Existe-t-il une ” crise humanitaire ” dans les banlieues françaises ?
Cette précision faite, je pense aussi que la place consacrée à la marche du monde est insuffisante alors même qu’on nous rappelle en permanence que nous sommes tous mondialisés. La presse française généraliste, laquelle a réduit le nombre de ses correspondants à l’étranger et connaît une situation de crise, a partiellement renoncé à la tâche de nous informer de la marche du monde dans ses différentes parties. Je suis frappé par le fait que les hebdos, où l’on s’attendrait à trouver plus d’espace et de recul pour les événements internationaux, ont réduit ceux-ci à la portion congrue. Mais il faut se garder de confondre les médias avec les journaux de 20 heures, qui, eux, ne contiennent pratiquement aucune information. Ils pourraient se choisir une ” crise humanitaire ” par semaine.
Quand on parle de médias, en effet, on pense spontanément à eux, alors que c’est ailleurs, dans la presse papier et désormais la presse électronique que se trouve l’information. Elle est disponible, et même infiniment plus riche qu’avant l’Internet. Encore faut-il aller la chercher. La baisse de la place de la photo dans les médias est un indicateur de ce déclin de l’international dans un contexte de mondialisation. C’est une réalité préoccupante qu’il faut souligner. Médecins du Monde a raison de le faire, même si je désapprouve la formulation du problème – ” sous-médiatisation des crises humanitaires “– que vous avez choisie.
Rony Brauman, ancien président de Médecins sans Frontières, fondateur de Liberté sans Frontières.